Et si le « vrai » Fast & Furious, c’était 60 secondes chrono avec Nicolas Cage et Angelina Jolie ?
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- Publié le mercredi 30 novembre -0001 00:00
- Écrit par Ecran Large
Avant le succès de Fast & Furious, Nicolas Cage a joué du boîtier de vitesse dans 60 secondes chrono. Un étonnant blockbuster un poil trop en avance ? A sa sortie en 2001, le premier Fast & Furious a semblé offrir un regard aussi nouveau que surprenant sur le monde des courses automobiles clandestines, et plus généralement sur la relation entre kékés fans de grosses cylindrées et crime organisé. Pourtant, à peine un an avant, le producteur Jerry Bruckheimer a réussi à couper l’herbe sous le pied de Rob Cohen… ou du moins l’a-t-il cru. En effet, l’histoire du cinéma s’est voulue quelque peu rieuse, car malgré sa force de frappe et ses arguments de poids (à commencer par son casting), 60 secondes chrono a rejoint la longue liste des blockbusters oubliés, bien loin du succès surprise de son concurrent sorti de nulle part. Et alors que Fast & Furious ne cesse de s’étendre en méga-franchise improbable, il est temps de revenir sur cette proposition prématurée, qui aurait pu tout changer.Pour parler de 60 secondes chrono, il est d’abord important de s’attarder sur son réalisateur : Dominic Sena. Si sa carrière a finalement peu marqué les salles obscures, il s’est néanmoins imposé comme l’un des noms les plus importants de la télévision dans les années 80 et 90. Pour cause, Sena n’est autre que l’un des membres fondateurs de Propaganda, une société de production qui a su profiter du boum de MTV pour révolutionner l’approche du clip vidéo, et plus tard de la publicité. En plus d’avoir iconisé des artistes aussi importants que Madonna ou Janet Jackson, Propaganda a contribué à un certain bouleversement esthétique, offrant un terrain d’expérimentation à de jeunes cinéastes qui deviendront par la suite des cadors de l’industrie, comme David Fincher, Spike Jonze, Antoine Fuqua, Alex Proyas ou encore Michael Bay. Néanmoins, malgré cette success story, Dominic Sena est sans doute le membre de la société qui a le mieux reflété la difficulté pour Propaganda de s’imposer à Hollywood. Outre les difficultés connues de David Fincher lors de la réalisation d’Alien 3, Sena a délivré en 1993 le petit thriller Kalifornia (avec de jeunes David Duchovny et Brad Pitt), qui se soldera par un échec commercial. En bref, l’esthétique Propaganda, basée sur une stylisation à l’extrême de ses images et sur une accélération du montage, ne connaîtra son premier succès au cinéma qu’avec Bad Boys en 1995. Or, le premier film de Michael Bay a justement été produit par Jerry Bruckheimer, qui ne cessera par la suite de pousser dans ses retranchements ce renouveau esthétique, idéal pour un cinéma d’action tape-à-l’œil.
C’est pourquoi, au tournant du siècle, il est finalement logique que Dominic Sena hérite pour son deuxième long-métrage de 60 secondes chrono, proposition de hih-concept ravageur comme seul Bruckheimer en a le secret. Le pitch ? Alors qu’il s’est rangé depuis plusieurs années, le célèbre voleur de voitures Randall Raines est contraint de réussir un coup impossible : réunir en soixante-douze heures une liste de cinquante bolides de luxe pour le compte d’un dangereux gangster, qui menace de tuer son frère. Bien évidemment, après Rock et Les Ailes de l’enfer, Bruckheimer ne pouvait qu’offrir le rôle principal de ce gros délire à Nicolas Cage, alors au sommet de sa gloire dans le domaine de l’action débridée. Pour l’épauler, le producteur n’y est pas allé de main morte, puisque Robert Duvall et Angelina Jolie, alors en pleine ascension post-Oscar, sont venus donner de la crédibilité à cette machine de guerre. Sorti en plein été de l’année 2000, 60 secondes chrono a connu un démarrage plutôt correct, récoltant pour son premier week-end d’exploitation 25 millions de dollars. Malheureusement, le film a rapidement calé au box-office, s’arrêtant net à un total de 237 millions de dollars de recettes mondiales. Un score loin d’être déshonorant, mais forcément décevant pour un tel blockbuster, aussi coûteux à produire qu’à marketer. Après des estimations pointant à 90 millions de dollars de pertes pour Touchstone (la filiale adulte de Disney), la firme aux grandes oreilles a finalement annoncé que ce chiffre s’élevait à 212 millions. Or, ce que tout cet historique du film révèle, c’est justement l’erreur première et fondamentale de 60 secondes chrono : sa nature de blockbuster ultra-calibré. En plus d’être librement inspiré du film La Grande casse, sorti en 1974, le projet peut aisément se résumer à un pot-pourri des productions Bruckheimer, sorte de synthèse sans grande surprise, et surtout sans âme de sa formule. A ce titre, la performance de Nicolas Cage, bien moins over the top qu’à l’accoutumée, est assez représentative d’un métrage dont l’algorithmie n’a cessé d’édulcorer ses diverses strates. Par exemple, sous ses atours de film de casse, on attend forcément 60 secondes chrono au tournant en ce qui concerne ses personnages secondaires, réunis par Randall pour constituer une équipe de choc. Pourtant, tout ce montage préliminaire se révèle aussi laborieux que quelconque, surtout en comparaison du modèle délirant et mythique issu du giron Bruckheimer : le premier acte d’Armageddon.Sur la même idée, la présence de Robert Duvall en mécano vieillissant renvoie nécessairement au rôle similaire qu’il tenait dans Jours de Tonnerre. Et quand bien même le charisme de l’acteur est loin de lui faire défaut, sa relation peu développée avec Randall est à des années-lumière du touchant rapport père-fils de substitution construit par le film de Tony Scott.A vrai dire, si les productions Bruckheimer sont connues pour leurs réécritures incessantes (parfois même par des scénaristes de renom, comme Aaron Sorkin sur Rock ou Quentin Tarantino sur USS Alabama), 60 secondes chrono souffre de sa dimension trop écrite, au point de limiter ses personnages et ses péripéties à des suites d’archétypes plus ou moins bien agencés. Certes, Fast & Furious n’est pas non plus salué pour le développement complexe de ses protagonistes, mais la franchise initiée par Rob Cohen a au moins le mérite de se focaliser sur les us et coutumes d’une communauté, et d’inscrire ses héros dans ce système pour leur donner de l’épaisseur.
Par ailleurs, on se saurait enlever à la saga, malgré sa turbo-beauferie, son regard sur une Amérique multi-ethnique, réunie par le prisme de l’automobile et des fantasmes qu’elle convoque. Quand bien même la formule a aujourd’hui fui toute forme de réalisme, elle vibre en tant que rare licence mûe par cette diversité, qui donne vie à son univers. C’est pourquoi, a posteriori, le portrait de Long Beach dans 60 secondes chrono paraît encore plus ringard, avec sa troupe de personnages caucasiens accompagnée de rares Afro-américains, pour certains réduits au rang de petites frappes traquant Nicolas Cage dans des scènes assez gênantes.Cependant, le véritable exploit du film est à chercher du côté de sa misogynie, qui parvient à être encore plus crasse et normative que celle inhérente aux aventures de Baboulinet. Alors oui, la personnification de véhicules en tant qu’entités féminines n’est pas nouvelle, mais elle prend ici une place prépondérante, puisque chaque modèle de voiture issu de la liste a pour nom de code un prénom de femme. Si cette réification de tout un genre est déjà en soi embarrassante, elle l’est encore plus quand on sait que le scénario construit l’un de ses enjeux centraux autour d’un bolide que Randall n’a jamais réussi à voler par le passé. Cette baleine blanche de métal, la Shelby Mustang GT500, se transforme dès lors en farouche demoiselle, surnommée Eleanor, et que l’homme devra apprendre à dompter durant le dernier acte du film. Ce propos rance, qui pourrait au moins gagner en ambivalence par la mise en perspective de cette masculinité en quête de pouvoir par l’automobile, se voit néanmoins confirmé par le traitement de Sara, le personnage incarné par Angelina Jolie. Seule femme au milieu de cette bande de voleurs, elle est moins introduite pour ses talents de conductrice que pour son ancienne relation intime avec Randall. Sans grande surprise, l’actrice se retrouve avec peu de choses à faire et à jouer, si ce n’est minauder devant Nicolas Cage tout en étant affublée de dreadlocks ridicules (la coiffure improbable de Charlize Theron dans Fast & Furious 8 viendrait-elle de là ?).Si on a passé une bonne partie de cet article à descendre en flèche 60 secondes chrono, il est indéniable que le film possède néanmoins un certain capital sympathie, d’autant plus à l’aune de ce qu’est devenu sa concurrence. Après tout, difficile de ne pas éprouver un peu de tendresse pour sa ringardise patentée, sublimée par sa croyance inflexible dans le fait qu’il serait le nouveau produit hype du moment. Et en même temps, malgré tous les problèmes évoqués plus tôt, le long-métrage a, par sa nature de blockbuster, le mérite de jouir du savoir-faire évident de ses équipes. Certes, la mise en scène de Dominic Sena n’est jamais aussi folle ou inspirée que celle de ses anciens comparses (Michael Bay en tête), mais son sens de l’image cool parvient souvent à faire mouche, comme lorsqu’il filme cette Californie baignée dans les teintes orangées d’un lever de soleil permanent.En réalité, cette retenue profite même à l’ensemble, en particulier dans sa course-poursuite finale. Trouvant un juste équilibre entre la frénésie de Rock et la clarté d’un Bullitt, Sena parvient à construire des enjeux spatiaux clairs, notamment en se reposant sur de traditionnels (mais efficaces) plans de la caméra accrochée au pare-chocs, idéaux pour traduire un sentiment de danger et de vitesse tout en montrant ce qui attend le conducteur sur sa route. On est encore loin du brio épuré du Ronin de John Frankenheimer, mais il faut tout de même saluer ce climax réussi et sublimé, comme le reste du film d’ailleurs, par sa bande-originale mêlant rock industriel et techno de supermarché comme le meilleur (ou le pire, selon vos goûts) des playlists de Need for Speed.Au final, c’est peut-être ce melting-pot foutraque d’influences et de contraintes qui fait le charme de 60 secondes chrono, dont la sincérité aussi ridicule que fendarde prouve qu’elle n’est pas l’apanage de la « bande à Vin Diesel ». Étonnamment, ce mastodonte partage même plus de points communs qu’il n’y paraît avec la saga qui lui a damné le pion.Comme dans Fast & Furious, les élans réacs et communautaristes sur le sens de la famille sont au cœur du film de Dominic Sena, en partant d’une relation fraternelle sacrée pour s’étendre bien au-delà des liens de sang autour d’un barbecue final où ne manque plus que la Corona. Et que dire de cette scène ubuesque où, à grands coups d’effets spéciaux moisis, Randall parvient à voler sur plusieurs dizaines de mètres avec sa voiture, après avoir seulement emprunté une petite rampe. Comme quoi, 60 secondes chrono a aussi annoncé à sa manière la sodomie des lois de la physique, si typique de de la saga F&F aujourd’hui reine du box-office. Et c’est justement là que réside toute la beauté du long-métrage : en tant qu’enfant prématuré du renouveau de la beauferie made in Hollywood, on a forcément envie de lui offrir plus d’amour et d’attention qu’il n’en mérite réellement.
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source : Ecran Large













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